* Le système de santé submergé par la canicule
* Des problèmes demeurent malgré l'épisode de 2003
* Le vieillissement de la population accentue les risques
par Gabriel Stargardter
En près de 25 ans de carrière dans les pompes funèbres, Gautier Caton, porte-parole de la Fédération nationale du funéraire (FNF), n'avait jamais rien connu de similaire à la canicule qui a frappé fin juin la France métropolitaine.
Cet entrepreneur des pompes funèbres éponymes raconte avoir loué alors cinq conteneurs frigorifiques pour stocker les corps arrivant à un rythme jusqu'à trois fois plus rapide qu'à l'accoutumée.
Issu d'une famille de croque-morts depuis cinq générations, Gautier Caton a grandi au milieu des cercueils empilés dans le garage de ses parents. Il a rejoint l'entreprise familiale quelques semaines seulement après la tristement célèbre canicule de 2003, qui aurait fait près de 15.000 décès supplémentaires par rapport à la mortalité habituelle, selon certaines études.
La canicule actuelle est également remarquable, puisque les pompes funèbres Caton, situées à Orléans, à deux heures de route de Paris, ont accueilli pour la première fois quatre corps provenant de sociétés parisiennes débordées par le nombre de morts.
"La région parisienne a été extrêmement durement touchée, ils étaient en crise (…) Ensuite, ça s'est répercuté sur Orléans où on est monté avec des capacités de chambres funéraires sursaturées", raconte Gautier Caton.
Pour la saison estivale en cours, la France doit composer à la fois avec le réchauffement climatique, le vieillissement de la population et un Etat dont les finances publiques sont en berne, ce qui complexifie le financement des investissements nécessaires pour s'adapter à la situation.
Des températures historiquement élevées, arrivant de plus en plus tôt dans l'année, ont provoqué des feux de forêt sans précédent près de Paris, entraîné la fermeture d'écoles et mis à rude épreuve des hôpitaux déjà sous-équipés.
La canicule a également accéléré le décès de personnes âgées vulnérables, vivant dans des logements ou des maisons de retraite surchauffés.
LEÇONS DU PASSÉ
La France a officiellement fait état de 2.025 morts supplémentaires lors de la vague de chaleur de fin juin, lorsque le mercure avait grimpé jusqu'à 43,8 degrés Celsius, provoquant une augmentation du nombre de décès de près de 65% à Paris et de près de 50% en Centre-Val de Loire, région qui abrite le siège de l'entreprise de Gautier Caton.
Ce bilan est provisoire, car les chiffres se basent sur environ 60% de l'ensemble des décès, et on peut s'attendre à ce qu'il s'alourdisse avec des données plus complètes.
François Bourdillon, qui a dirigé Santé publique France de 2016 à 2019, a déclaré que l'Hexagone a fait d'énormes progrès depuis la canicule de 2003.
A l'époque, ce phénomène climatique avait pris les autorités au dépourvu et avait conduit par la suite à la mise en place d'un système d'alerte permettant d'en atténuer les conséquences les plus meurtrières. Le système d'alerte présente notamment un dispositif de prévisions, des avertissements publics, ainsi que de mesures de protection pour les personnes vulnérables.
François Bourdillon estime cependant que la France a renoncé à s'attaquer aux vulnérabilités structurelles des villes, des hôpitaux, des écoles et des maisons de retraite. Pour lui, la France doit désormais adopter une stratégie pluriannuelle, supervisée par le cabinet du Premier ministre, "pour transformer le pays afin de faire face aux vagues de chaleur".
L'ancien directeur général de Santé publique France dit avoir pris conscience du problème lorsque sa belle-sœur a récemment subi une opération du cœur dans un grand hôpital parisien dépourvu de climatisation. Son frère a dû alors lui apporter un ventilateur.
"La leçon de 2003 : nous étions aveugles. Nous ne le sommes plus, c'est certain. Nous avons aujourd'hui des indicateurs et nous pouvons déclencher l'alerte", souligne François Bourdillon.
"La leçon de 2026 : eh bien, ce n'est pas suffisant. Nous sommes dans une sorte de dystopie où nous arrivons à gérer les effets de la canicule (…) mais la gestion des problèmes structurels a été oubliée", déplore-t-il.
PROMESSES D'INVESTISSEMENTS
Le Premier ministre Sébastien Lecornu a promis des centaines de millions d'euros pour climatiser les hôpitaux et les maisons de retraite. Les oppositions jugent toutefois ces mesures insuffisantes, les Verts ayant notamment déposé une motion de censure pour dénoncer la gestion de la canicule par le gouvernement, qui a été rejetée au début du mois.
L'exécutif se trouve néanmoins dans une situation délicate, car il faut à la fois investir dans la lutte contre les vagues de chaleur extrêmes tout en réduisant le déficit et en préservant les objectifs de dépenses, notamment dans le domaine de la défense.
Matthieu Glachant, professeur d'économie environnementale à Mines Paris-PSL, estime que la récente canicule a renforcé les arguments en faveur de mesures publiques plus importantes.
"Je pense que là les chocs sont tellement violents depuis deux mois que ça va marquer les esprits à la fois des politiques et des Français", dit-il.
A Orléans, Gautier Caton et son personnel ont été appelés ce mois-ci dans une maison de retraite où une femme de 94 ans est décédée.
Le personnel avait rassemblé les résidents en fauteuil roulant dans la salle de télévision, le seul lieu climatisé. Des draps blancs étaient suspendus aux fenêtres des couloirs pour atténuer l'impact du soleil.
"Je ne regarde plus les prévisions météo", raconte Béatrice Noyer, l'infirmière en chef de cette maison de retraite. "Ça me déprime", ajoute-t-elle.
DES DÉCÈS DANS UN "TOTAL ANONYMAT"
Durant la canicule, pour apporter un peu de fraîcheur aux résidents de cet établissement, le personnel a eu recours à des serviettes humides et des brumisateurs, explique Béatrice Noyer, alors que des perfusions étaient nécessaires pour certains retraités. La plupart passaient leurs journées dans la salle de télévision climatisée, mais d'autres refusaient de quitter leur chambre, dit-elle encore.
Une enquête publiée l'an dernier par le ministère de la Santé a montré que 41% des quelque 3.000 établissements d'hébergement pour personnes âgées interrogés ne disposaient pas d'un espace commun climatisé. Moins de 10% d'entre eux proposaient la climatisation dans les chambres des résidents.
Des investissements en termes de personnel et d'installations sont absolument nécessaires, juge Béatrice Noyer.
"Mais pour l'instant, ça ne bouge pas et je ne suis pas sûre que ça bouge dans les années à venir. En gros, la personne âgée n'intéresse personne au niveau de nos politiques", déplore-t-elle.
Une augmentation de surmortalité pourrait entraîner une réaction politique.
Les données préliminaires faisant état de 2.025 morts ne précisent pas la part des décès à domicile, une catégorie qui a augmenté de plus de 91% entre le 22 et le 28 juin.
Selon Gautier Caton, ces décès représentent généralement 25% des funérailles organisées par son groupe, mais pendant la canicule, ce chiffre est passé à 80%.
Pour lui, ces personnes mortes à domicile n'étaient pas particulièrement malades ou leur décès attendu.
Il explique que son entreprise a reçu les corps de personnes décédées seules à leur domicile il y a plus de deux semaines, sans que personne ne soit venu prendre de leurs nouvelles.
"(Ces personnes) décèdent dans un total anonymat", dit-il.
(Reportage de Gabriel Stargardter; version française Claude Chendjou)

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